dimanche 10 août 2008

Le rendez-vous


Camille est arrivée en avance. Etre en avance c'est son truc à elle. Elle s'installe et souffle. Elle respire, elle évacue. Elle observe. Elle aime cette vie autour d'elle. Etre spectatrice, c'est ce qu'elle fait de mieux. Regarder les autres vivre… se regarder vivre.
Sauf que voilà. Tout va changer. Camille est décidée. Elle ne subira plus. Elle n'attendra plus, ne mettra plus sa vie entre parenthèse. C'est la fin d'une histoire. C'est le début de quelque chose de nouveau, d'inconnu. Alors elle est légère, heureuse.

Camille est arrivée en avance. Elle s'est préparée, elle s'est même maquillée. Bien sûr c'est léger, discret, comme elle, mais suffisamment pourtant pour changer le regard des hommes sur son passage. Elle s'en est sentie flattée, rassurée. Libre.
Elle ne fait rien, ne cherche pas à s'occuper. Elle regarde droit devant. Sa nouvelle assurance est sa nouvelle constance.
Elle a rendez-vous. Elle attend. Elle est en avance. Elle se régale.
Elle a toujours aimé les bistrots. Il y a de la vie. Une vie. Ces inconnus qui se croisent, se parlent, échangent, prêtent une oreille attentive ou distraite. Ses visages tristes, heureux, alcoolisés ou non… Tous les sentiments que l'on éprouve dans une vie sont là, réunis au même endroit. Attablés ou accoudés au bar. Joie tristesse, mélancolie, colère, lassitude, rancune, excitation, enthousiasme, vérités, mensonges, vantardise. Rencontres, ruptures. Elle observe, écoute discrètement, s'émerveille. Le parfait reflet de la vie, du quotidien. Si entouré, pourtant si seul.
Une vie en dehors d'elle, qu'elle observe comme un témoin passif, silencieux mais attentif. Attentive et distraite. Emerveillée par tout ce qui l'entoure.

- Vous désirez ?

Le barman l'a sorti de sa torpeur. Il a brisé la bulle. Sa bulle.
Son impatience la trouble. La dérange… La ramène à une réalité qu'elle désire pourtant fuir… Qui lui rappelle où elle est et pourquoi elle est là.

- Un café s'il vous plait.

Pourquoi n'ose-t-elle jamais ? Elle aimerait s'entendre dire. "Une vodka…!", là maintenant à l'heure du thé. Ce serait nouveau cette ivresse, délicieux, excitant, différent. Mais non. Chaque chose en son temps. Laissez les choses murir tranquillement.

Elle est en avance. Elle attend.
Elle l'attend.

Lui. Julien. Son amoureux. Son homme.
C'est elle qui lui a donné rendez-vous. Un simple mot.
"Rdv jeudi. Notre café. 18H00. Baisers". Pas de fioriture. Pas d'amour. Cela ne lui ressemble pas. Est-il inquiet ? Non, surement pas. Et pourtant, elle aimerait le savoir inquiet. Cela la réchaufferait, la tranquilliserait.

Elle fixe un point invisible au loin. Elle est de nouveau ailleurs. Elle se sent audacieuse, malicieuse. "Changer mon destin. Voilà de quoi il s'agit. Suivre une autre route. Se prendre par la main et avancer." Sans lui… Apprécier chaque moment, chaque minute, chaque seconde. S'abandonner. Apprendre à être en vie, à profiter de chaque instant. Même fugace.

Elle est en avance. Elle l'attend.
Il ne va plus tarder. Lui. Julien. Il va arriver. Lui. Ici. Ce bar où quelques mois plus tôt tout a commencé. Là où elle s'est laissée séduire. C'était il y 1 an. Un regard, un autre, un verre, un autre, des éclats de rire, des discussions, les confidences à quelqu'un que l'on ne connaissait pas une heure auparavant… des gestes… des mains qui se frôlent, puis le premier baiser. L'attente, le premier appel, le premier rendez vous. Le second. L'intimité qui se créée. La complicité qui s'installe. Il est fort, beau, rassurant, sécurisant. Elle est alors heureuse, l'admire. C'est l'insouciance des débuts. Le quotidien, si rassurant. Les habitudes. Les projets à deux, les vacances, les week-end… Le besoin de plaire à l'autre à tout pris. De le garder près de soi, ne pas le perdre, ne pas se perdre…
Puis le premier retard. Les appels en absence… La première absence. La première dispute. Les nuits blanches à attendre. L'acquis qui s'installe chez lui… Il ne la regarde plus, ne la séduit plus, et ne cherche même plus à la faire rire, à l'impressionner. Il ne redoute plus de la perdre. Elle est là, il le sait. Amoureuse. Elle a lutté, essayé… elle a changé de coiffure, de style. Elle s'est effacé peu à peu, s'est oublié sans même s'e rendre compte pour ne pas le perdre. Lui il a vu, il a compris et s'est détourné d'elle, doucement, mais pas complètement. Cherchant un nouveau défi tout en gardant la sécurité qu'elle lui apporte.
Elle a compris et renoncé. Elle a alors baissé les bras… Cherchant la force, le courage de partir. De se reconstruire sans lui…
Lui qui regarde ailleurs… d'autres yeux, d'autres épaules nues… D'autres confidences. Elle ferme les yeux… détourne le regard… Ne réagit plus. La lassitude, l'ennui qui s'installe… Lui ne part pas. Il est lâche. Il attend qu'elle prenne une décision, la décision.

Et ce rendez-vous. Imprévu. Spontané. Soudain.
Il est arrivé. Julien. Si beau. Si sur de lui. Il ne l'a pas vu. Il salue les uns les autres, échange 3 ou 4 banalités. Sourires, rires… Séduction. Baisers, accolades. Il fanfaronne, fier, libre. Elle l'observe avec tendresse. Il est le même. Celui qu'elle a aimé, qu'elle aime encore, au fond. Non, se ressaisir ! Ne pas céder… ne pas se laisser tenter. Il sait être si charmant, charmeur…Ses yeux parcourent la salle.
Il l'aperçoit enfin. Son visage se fige. Elle est belle, très belle.
Elle le regarde venir vers elle. Sa gorge se noue. Il semble retomber amoureux… Elle est différente. Séduisante.
Il est trop tard. Il ne le sait pas. Elle a rendez-vous avec lui car entre eux tout est fini…

3 commentaires:

Agathe a dit…

J'adore ce texte

Mamzelle Simone a dit…

merci !!!

Incompréhensions... a dit…

L'attente avant la fin, l'espèce d'engourdissement salvateur d'où l'on émerge peu à peu avant l'instant fatidique... tu as décrit tout ça, avec une vérité et une sensibilité étonnantes!